Spinoza et le marxisme

Ecrit par M. Gay dans le numéro 1 de l’année de 1933 des cahiers du Bolchevisme, revue théorique du Parti Communiste Français.

Bien que Spinoza aurait été adepte d’un déisme assez singulier selon certains, la théorie selon laquelle il était en réalité athée a connu une certaine popularité à une époque. Sa conception du divin était très large, et laissait supposer alors qu’elle masquait un athéisme qu’il n’aurait pas voulu avouer publiquement dans une société encore soumise aux dogmes.

La doctrine de Marx – a dit Lénine – naquit comme la CONTINUATION directe et immédiate de celle des plus grands représentants de la philosophie, de l’économie politique et du socialisme.

Dans le domaine philosophique le matérialisme dialectique de Marx est l’héritier de la philosophie matérialiste moderne, dont le premier grand représentant était Baruch Spinoza, né en 1632 à Amsterdam, dans une famille juive de commerçants aisés.

La philosophie de Spinoza comme chaque système philosophique fut le produit de son époque. La Hollande du XVII siècle était le pays du capitalisme relativement développé. Au XVII siècle la Hollande avait déjà derrière elle sa révolution bourgeoise. Au XVI siècle elle a connu le puissant mouvement communiste avec Thomas Muntzer en tête. Au XVII siècle l’industrie et le commerce hollandais étaient en plein essor. Les colonies hollandaises étaient les plus grandes et les plus importantes au monde.

La Hollande du XVII siècle, pays capitaliste le plus avancé, est devenue le centre intellectuel et artistique de l’Europe. Descartes a quitté la France pour venir en Hollande. L’épanouissement de la peinture a trouvé son expression dans l’art de Rembrandt. Et comme couronnement de l’essor de la pensée philosophique et scientifique est venue la philosophie de Spinoza.

Le système philosophique de Spinoza – synthèse de toutes les conquêtes philosophiques et culturelles des siècles précédents – est l’expression, sous forme générale et abstraite, de la vigueur et de l’élan de la bourgeoisie hollandaise du XVII siècle. Malgré la corruption, les trahisons, les lâchetés, la rapine et l’exploitation des masses qui accompagnaient l’essor capitaliste, la bourgeoisie de cette époque jouait un rôle progressif et révolutionnaire. La philosophie de Spinoza reflète précisément cet aspect progressif et révolutionnaire du capitalisme ascendant. La notion de l’univers illimité de Spinoza traduisait l’esprit bourgeois de conquête et de recherche; la foi implacable de Spinoza en la raison, son athéisme, c’est l’expression de la volonté de fer de la bourgeoisie de poursuivre sa mission historique jusqu’au bout sans aucune divinité; le déterminisme sans compromis de la pensée spinozienne reflète la volonté résolue de lutte de la bourgeoisie contre les hasards divins et mystérieux du féodalisme; enfin, ses enseignements sur l’homme – partie de l’univers – rendaient hommage aux conquêtes effectuées par l’homme. Son matérialisme fut la philosophie de la jeune classe pleine de foi dans l’avenir, n’ayant besoin d’aucune force supérieure et céleste pour affirmer sa domination et sa vigueur.

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Engels a défini comme suit la différence entre l’idéalisme et le matérialisme :

La question fondamentale de toute philosophie et spécialement de toute philosophie moderne est celle de rapports de l’être et de la pensée… Quel est l’élément primordial? … Selon la façon dont ils répondaient à cette question, les philosophies se divisaient en deux camps distincts. Ceux qui affirmaient l’existence de l’esprit antérieur à celle de la nature et qui admettaient, par conséquence, une création du monde de quelques espèce que ce fût… constituaient le camp de l’idéalisme. Les autres qui considéraient la nature comme l’élément primordial, appartenaient aux différentes écoles matérialistes.

Quels sont les points essentiels du matérialisme de Spinoza qui servent de base au matérialisme moderne?

  1. La matière est la base de tout ce qui existe ;
  2. La nature est une réalité objective régie par ses propres lois, sans aucune intervention de l’extérieur. C’est à l’homme de découvrir ces lois pour connaître et dominer la nature;
  3. La conscience humaine n’est pas indépendante elle est de la matière, subordonnée aux lois du développement naturel;
  4. La négation d’une force extérieure qui régirait le monde, partant du rejet de la croyance en dieu créateur du monde. la nature est éternelle, elle existe depuis toujours, elle n’a pas pu être créée par un dieu;

La substance ou la matière ou la nature (ces trois termes se confondent dans le système spinozien) est à la base de tout ce qui existe. Autrement dit, rien n’existe en dehors de la substance.

La substance se manifeste par d’innombrables attributs dont elle est douée ; mais nous en connaissons seulement deux: l’espace et la pensée. Spinoza reconnaît donc que la substance est matérielle, vu qu’elle est douée d’un attribut matériel – espace.

Le matérialisme de Spinoza apparaît encore plus nettement dans son enseignement sur la pensée, attribut de la matière. La matière est ainsi à la base de la pensée. Autrement dit, il n’y a pas de pensée en dehors de la matière, de la nature.

Ainsi l’ordre d’idées n’est point quelque chose d’arbitraire et détaché de tout, mais il est l’expression de l’ordre de choses. La nature c’est la base, la conscience, l’esprit est subordonné à la nature.

Et comme la nature présente une réalité objective, indépendante de la conscience de l’homme, régie par ses propres lois intérieures, la pensée, en tant qu’attribut de la substance, est subordonnée aux mêmes lois. Tout dans le monde est régi par des lois, il n’y a pas de hasard, et ce que nous appelons le hasard n’est qu’un phénomène dont nous ignorons la cause. Le matérialisme de Spinoza aboutit dans cette dernière thèse sur le hasard au déterminisme mécanique qui exprime sa volonté de pénétrer l’essence des choses, sa foi dans la raison humaine qui peut découvrir la cause de tout événement, sa volonté de s’opposer à l’obscurantisme du moye âge, à ses hasards et mystères fantaisistes.

Par sa thèse rejetant le rôle du dieu créateur du monde Spinoza a porté un coup décisif à la théologie. Etant donné que la société humaine dans son développement est soumise à des lois strictes d’évolution, les religions et les croyances devaient nécessairement se modifier d’une époque à l’autre, elles n’ont donc rien d’éternel comme le prétendent les théologues.

La religion est en opposition avec la raison humaine. les autorités s’emparent des préjugés et des croyances religieuses du peuple pour mieux l’assujettir. C’est ainsi que le régime monarchique s’appuie en premier lieu sur de tels préjugés.

L’athéisme de Spinoza a déchaîné une haine atroce contre lui. Ses livres furent interdits et brûlés publiquement. Son nom fut maudit, la communauté juive d’Amsterdam a jeté sur lui l’interdiction. Aucun juif n’avait le droit, sous peine d’être exclu de la communauté juive, de l’approcher (les exclus d’une communauté religieuse étaient considérés comme des gens damnés, on les évitait comme des lépreux). La communauté juive a obtenu du gouvernement hollandais l’expulsion de Spinoza d’Amsterdam. Spinoza se vit obligé de rompre avec sa famille, avec sa société (sauf quelques amis), il alla s’installer, jusqu’à la fin de ses jours, dans un village hollandais, où il a dû gagner sa vie, en faisant des lunettes, bientôt devenues célèbres en Europe.

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Mais tout en appréciant les côtés positifs de la philosophie de Spinoza, nous ne devons pas fermer les yeux sur ses points faibles, qui prouvent que les horizons du grand philosophe étaient limités par les conditions de son époque, celle du capitalisme commercial hollandais.

Spinoza en tant que matérialiste est inconséquent. Il appelle la substance – dieu; sa nature animée, « est métaphysiquement travestie » (Marx), est revêtue du costume théologique. mais comme la matière est dieu, « le dieu lui-même devient, chez Spinoza, matérialiste » (Freuerbach). Spinoza avouait lui-même que sa notion du dieu ne ressemblait en rien à la notion traditionnelle, car il y mit un contenu tout à fait nouveau.

Spinoza considère que la nature est immutable, les catégories du temps et du mouvement ne s’y appliquent pas. C’est pourquoi la nature apparaît chez lui sous une forme abstraite. Spinoza donne seulement une image statique de la nature, immuable et figée, c’est pourquoi il est incapable d’expliquer la transformation d’une chose en une autre, car il ne connaît pas de mouvement – attribut de la matière. Il nie la contradiction dans les choses elles-mêmes. Il dit que la chose ne contient en elle rien qui pourrait la détruire, à moins qu’une force extérieure intervienne. Son système philosophique a un caractère contemplatif, passif. Ce sont seulement plus tard les matérialistes du XVIII siècle qui ont fait faire un pas en avant au matérialisme spinozien, en faisant entrer dans leur analyse de la nature les notions du temps et du mouvement.

Mais c’est Marx seulement qui a vaincu, d’une façon définitive, le caractère métaphysique et passif du matérialisme de Spinoza et des philosophe du XVII siècle. Marx a enrichi le matérialisme des acquisitions de la philosophie classique allemande. Comme l’indique Lénine:

La principale de ses acquisitions c’est la DIALECTIQUE, ou science de l’évolution, dans son aspect le plus complet, le plus profond et le plus exempt d’étroitesse. Approfondissant et développant le matérialisme philosophique, Marx le poussa jusqu’au bout et l’étendit de la connaissance de la nature à la connaissance de la SOCIETE HUMAINE.

Ainsi, le matérialisme dialectique, la science du prolétariat, apparaît comme l’aboutissant du développement de toute la philosophie moderne depuis Spinoza. Spinoza fut un des plus grands précurseurs de Marx.

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La bourgeoisie décadente de l’époque présente est à mille lieues de ses ancêtres révolutionnaires qui construisaient un monde nouveau dans la lutte contre le féodalisme médiéval. Actuellement la bourgeoisie a depuis longtemps terminé sa mission historique, elle est déjà à un pas de sa tombe. Son régime est l’obstacle principal pour le développement de l’humanité. Elle veut à tout prix arrêter ce développement. Elle craint la réalité, elle la fuit, elle la déforme, la falsifie. Elle rejette le matérialisme et propage l’idéalisme, le mysticisme religieux, déclare la guerre à la science. Pour justifier leurs positions, les « savants » bourgeois travestissent en réactionnaires et mysticiens les grands philosophes matérialistes de l’époque de l’essor du capitalisme. Les épigones misérables essaient ainsi de présenter Spinoza, comme un des leurs, comme un idéaliste, comme le créateur d’un système religieux particulier – panthéisme.

Le prolétariat, classe révolutionnaire ascendante, rejette tout idéalisme et mysticisme. Sa philosophie c’est le matérialisme dialectique, la philosophie de la révolution. Le prolétariat seul peut apprécier à leur juste valeur les grands maîtres du passé, ses ancêtres à lui, car lui seul est capable de recueillir leur héritage.

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